ARTICLE - Les systèmes familiaux européens, par Emmanuel Todd

Dernière mise à jour : 18 déc. 2020

Aujourd’hui, au programme de la radio Les Muses de Paris, vous allez découvrir comment une bonne dose d’anthropologie et un soupçon de sciences politiques peuvent devenir très inspirants, en offrant des clés de décryptage de notre monde actuel ! Comment la composition familiale de la France peut-elle expliquer la création de sa sécurité sociale ? Pourquoi la Russie possède-t-elle un terreau plus favorable à l’émergence du communisme que ses autres cousins européens ? D’où provient le goût des anglo-saxons pour le commerce ? Enfin, quel lien existe-t-il entre la composition, les comportements des familles et un modèle politique ?

Ce sont les interrogations auxquelles Emmanuel Todd, statisticien, anthropologue et historien français bien connu des sphères intellectuelles et universitaires, a répondu dans son ouvrage L’invention de l’Europe, paru en 1990.


Trône sur le tableau de chasse du chercheur français au CNRS, la prédiction avérée, au beau milieu des années 70, de la chute de l’Union Soviétique, dans son premier ouvrage de recherche La chute Finale. Alors que l’URSS était encore bien engagée dans la course à l’hégémonie face aux États-Unis, Emmanuel Todd s’était notamment penché sur les courbes de la démographie soviétique, laquelle entamait alors une phase déclinante, pour souligner son hypothèse. Prédiction avérée 15 ans plus tard avec la chute de l’ancienne Russie en 1990. Un tel trophée a le mérite de restituer illico presto le bonhomme !


Pour en revenir à nos familles, la lecture de la thèse magistrale d’Emmanuel Todd, L’invention de l’Europe, elle, nous invite à aborder les nations européennes sous le prisme nouveau de l’anthropologie. Basée sur une étude scrupuleuse des structures familiales paysannes historiques, des rapports entre les parents et les enfants, et des relations entre les membres d’une même fratrie, ses conclusions livrent une carte de cultures européennes riches et contrastées (voir ci-dessous). Elle souligne le rôle déterminant des systèmes familiaux dans la constitution et l'évolution d’un pays donné, de ses aspirations collectives, de ses penchants politiques, voire de son rapport aux religions.


L’Europe : une mosaïque des quatre systèmes familiaux exogames


L'étude des systèmes familiaux européens est réalisée au travers d'une grille de lecture bipartite : on y distingue les familles dites endogames de celles dites exogames.

L’endogamie ("endo" pour intérieur) désigne une structure collective où les individus choisissent leur partenaire au sein de leur groupe d'appartenance. Ce groupe est articulé autour des codes d’une ethnie, d’une religion, d’une région, ou d’une classe sociale par exemple. Le taux d’endogamie en Europe est longtemps resté inférieur à 1% mais tend à repartir à la hausse, compte tenu de l’arrivée de populations extra-européennes depuis les quarante dernières années.

L’exogamie (“exo” pour extérieur), quant à elle, désigne une règle imposant la recherche de son conjoint ou sa conjointe en dehors de la famille ou du clan. Ici aussi, le regroupement se fait sur la base de critères claniques, géographiques, professionnels ou religieux.

L’Histoire démontre que les familles européennes sont exclusivement composées de familles exogames. Cette tendance découle directement de la politique menée par l’Église depuis le VIIIème siècle, qui prônait le mariage exogame et monogame. Emmanuel Todd procède ensuite à une deuxième répartition par laquelle les familles endogames et exogames sont analysées : le premier ayant trait au type d’héritage et le rapport à l’autorité du père ; le second, au lieu d’implantation d’un nouveau couple.


Le leg comme origine anthropologique de l'attachement à l’égalité ?


Sur la question de l’héritage, deux types se détachent : l’héritage égalitaire et inégalitaire.

L’égalitaire induit un héritage réparti équitablement entre tous les descendants, au moment de la mort du père. Si l’héritage égalitaire se retrouve plus sécurisé dans l’éventualité de la mort de l’un des descendants, il s’en retrouve plus affaibli car divisé en plusieurs parts, obligeant alors les descendants à renforcer leur propre leg. On le retrouve principalement, mais pas exclusivement, en France et chez ses cousins latins que sont l’Italie, l’Espagne, le Portugal et la Roumanie. La Pologne pourrait faire office d'exception, si l’on oubliait d’inclure la véritable origine de cette identité culturelle qu’est l’Église.


A l’inverse, lors d’un héritage inégalitaire, seul l'aîné succède en intégralité du patrimoine familial à la mort du père. Il a pour mission de préserver, puis d’assurer la continuité de la lignée en faisant fructifier le patrimoine hérité. Les risques et bénéfices sont inversés par rapport à l’héritage égalitaire : le patrimoine est conservé dans son intégralité, mais concentré dans les mains d’une seule personne. De plus, quid de l’héritage en cas de mort du fils en question sans descendance ? Les réponses différent d'un pays à l'autre. Enfin, ce type d’héritage peut susciter la convoitise des autres frères, et ainsi créer, voire renforcer des animosités déjà existantes au sein d’une fratrie. D'où la nécessaire autorité du père pour maintenir l’ordre entre les frères et assurer à la fois la succession et le modèle de transmission.

Liberté ou communauté : aux racines de l’autorité du père


L’égalité mène à la famille nucléaire puisque tous les membres d’une même famille sont invités à construire leur foyer avec leur conjoint(e), en dehors du foyer parental. Ils sont libres de fonder leur foyer et d’édicter leurs propres règles, indépendamment du reste de la famille. Le fils devient alors le nouveau père, et la tradition se perpétue. La figure de l’homme providentiel est profondément ancrée dans les systèmes égalitaires, puisque le père y symbolise non seulement l'autorité, mais aussi le garant de l'égalité de traitement entre les enfants, ainsi que dans la transmission de l'héritage. Il symbolise également le juge et le restaurateur en cas de litige entre les frères. Le père transmet son héritage à tous ses fils sans distinction. Il s’agit là d’une des sources de la soif d’égalité et de la recherche de l’homme providentiel fortement présent au sein de ces sociétés. La France n’échappe donc pas à cette démonstration, en attestent les figures les plus illustres de notre histoire : Jeanne d’Arc, Louis XIV, Bonaparte, De Gaulle pour ne citer qu’eux/elle. Ils ont tous en commun d’avoir représenté et restauré l’autorité, à leur époque respective, où les libertés et revendications de tous ont fini par se heurter, engendrant un climat de tension extrême.

La famille communautaire (ou autoritaire), elle, est marquée par le respect du père et le rejet des autres frères qui ont le choix entre trois issues : rester célibataires au domicile parental, se marier à l’extérieur, ou rentrer dans les ordres ou dans l’armée. Cela induit une hiérarchie dans la société, puisque l'aîné doit vivre avec la préférence du père, affirmer sa différence et son héritage face aux autres frères. Cette règle se doit d’être tenue à la fois par une accept